Mon père, sa voix et mes yeux.

Publié le par Pattes


Je crois que je n'avais encore jamais vu mon père aussi fatigué.

Et je suis certaine qu'il ne m'avait jamais autant parlé/ n'avait jamais eu tant besoin de parler. Je ne crois pas avoir été de ces enfants qui croient que leurs parents sont invincibles, infaillibles. De toute façon ça n'est pas l'idée qu'ils ont cherchés à nous donner d'eux. Je n'ai aucun problème à écouter ma grand-mère quand elle déprime, je commence à me faire à l'idée d'écouter ma mère quand elle va mal, mais mon père, c'est juste trop.

Il était là assis dans le fauteuil en face de moi, jambes croisées comme moi, bras posé sur l'accoudoir comme moi. C'est pas une blague quand on dit qu'on se ressemble. Il parlait comme il parle avec ma mère, à mi-chemin entre une réflexion personnelle à voix haute et une tentative de se convaincre que même si tout ne se déroule pas aussi bien qu'on l'aurait pensé, ça ne sera pas si pire. Je crois qu'il n'attendait pas vraiment de réponse. En tout cas pas de réponse un peu légère, tentée en désespoir de cause pour le faire sourire. Je n'ai hérité que d'un regard assassin.

Il était là assis dans le fauteuil, à parler en prenant son écharpe pliée sur le dossier de la chaise à côté de lui, à la déplier, la replier, défroisser des plis imaginaires, recommencer, la poser sur ses genoux ,la remettre sur la chaise, recommencer, à parler sans me regarder, en posant les yeux sur la table du salon, la porte d'entrée, ses pieds, l'écharpe, tout sauf moi. Détourner le regard, s'occuper les mains, deux caractéristiques des gens qui parlent vrai. Ceux qui essaient de mettre le fond de leur pensée à plat, de démêler les fils de la complexité de la vie.

Comme si tout était plus simple quand on ne voit pas la personne à côté, alors qu'on sait précisément qu'on ne parlerait pas si ce n'était pas elle à nos côtés. En même temps j'ai l'air de critiquer quand je dis ça, alors que je fais exactement pareil, comme tout le monde. Proximité physique d'accord, mais pas les regards qui se croisent. C'est parfois déjà assez dur de mettre des mots sur ce qu'on ressent sans avoir à affronter des yeux qui jaugent, compatissent, se froncent. Seuls les yeux qui sourient peuvent encourager. Je sais ce que je dis, j'ai des yeux qui font peur.

Chaque fois que je regarde quelqu'un, que j'aie un regard assassin ou que je me dise que la personne sous mes yeux est toute mignonne, j'ai l'air de lui en vouloir. Héritage familial de cette espèce de violence sourde qui peut émaner de moi parfois, merci papa, et de ce regard pénétrant selon ma mère, effrayant selon le reste du monde, merci toi mon arrière-grand-père qui me l'a légué. Les seuls que je n'effraie pas, c'est ma famille. Tiens, une syllepse de nombre ? Il ne me reste qu'à espérer que je trouverai des personnes dans ma vie qui seront assez courageuses pour ne pas fuir devant mon regard et pour entrer dans ma famille.


Enfin ça faisait bizarre de le voir comme ça. J'aime pas grandir, en fait.
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P
Au moins autant que ta capacité légendaire à me sauver de l'étouffement en me tirant de sous les platanes, oui :p
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E
ah la la, pardon, mon sens de l'humour douteux me perdra  un jour^^
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P
Ouais bah franchement, hein, si c'était pour dire des bêtises pareilles... :pJe réponds même pas, voilà. Bien fait. Toute façon, les gens que j'aime, ils le savent, et paf.
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E
Retrouvéééé!Souviens toi, je t'avais dit que je voulais répondre à un vieil article mais que j'osais pas...Donc :C'est parce qu'Erwan et Benoît ne te rendent pas heureuse, moi si hi hi hi.
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P
T'es gentille, 'Ma ^^Mais j'ai rarement l'air "heureuse"... Quand j'ai l'air normal, je fais peur, tu demanderas à Erwan et Benoît ^^Et c'est justement parce qu'on a pas le temps de se parler qu'il faut qu'on se voie plus souvent ^^
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