Mon prof de français, c'est un comique en acte.

Publié le par Pattes


Bon, avant tout c'est un chic type. Il s'inquiète pour notre santé, nous répète qu'elle doit passer avant tout, nous raconte ses souvenirs d'élève de prépa. Enfin il fait presque humain, ce cher Romain.

En fait j'ai pas fini ma dissert hier soir, je suis allée me coucher sans avoir ni plan ni problématique, je me suis dit qu'il me pardonnerait. Début du cours, ce matin, il nous parle du conseil qui approche, c'est lundi prochain, nous donne des conseils pour la formulation de notre cahier de doléances, et finit par faire ramasser les copies. Enfin ramasser, non, rapatrier plutôt, ce mouvement que connaît tout élève, qui consiste à faire passer les copies en bout de rangée puis à les faire remonter de rang en rang jusqu'au bureau.

Bref il a récupéré le paquet de copies, a demandé s'il les avait toutes, si quelqu'un ne lui aurait pas rendue ? J'ai jeté un petit coup d'oeil autour de moi, aucune main levée, aucun mouvement, petite bouffée d'angoisse, ça y est je suis la seule en retard, j'aurais dû m'en douter, avec le conseil dans six jours, normal. J'ai décidé d'aller le voir à la fin du cours, me suis demandée ce que je lui dirais, si je lui expliquerais que j'avais passé cinq heures sur ce plan après un week-end sur le sujet en lui-même, ou si je me contenterais d'un "je n'ai pas ma copie", j'ai pas réussi à décider, du coup j'ai profité de son cours pour le construire sérieusement, ce plan de dissert.

À la fin du cours, j'avais terminé mon plan, trouvé les exemples précisément (les autres je sais exactement où les chercher, cette Anthologie de la poésie depuis Baudelaire est une mine d'or), j'étais même en train de finir le premier jet de mon introduction. Grande inspiration, j'avais toujours pas décidé ce que je dirais, juste que je devais le faire rire.

Du coup je me suis dirigée vers lui juste après une nana qui lui rendait sa copie (génial comme approche), et je lui ai dit que je me sentais la brebis galeuse de la classe, et qu'en plus c'était pas terrible d'avoir à dire ça une semaine avant le conseil, mais que ... Il m'a interrompu en se marrant, mission accomplie, pour me dire que j'étais pas une brebis galeuse et que j'avais qu'à lui rendre vendredi comme les autres.

Voui, parce qu'apparemment y'a cinq ou six personne dans mon cas, plus les deux absentes (une simplement absente, et une malade, qui lui a envoyé un mail à quatre heures du matin pour le lui dire et s'excuser, elle a gagné le jackpot, sa pitié) qui n'ont pas rendu leur copies non plus, du coup.

Et le plus marrant, juste avant la philo, cet aprèm, avant la philo je me suis dirigée vers les toilettes pour boire, j'ai croisé ma prof de français de l'an dernier qui m'a tenu la jambe cinq bonnes minutes pour me parler de Harper Lee, on a discuté de la traduction de mocking-bird, elle a suggéré merle, j'étais pas sûre, et il est passé à ce moment-là, du coup elle l'a arrêté pour lui poser la question. Bon il penchait pour merle comme elle - en fait j'ai vérifié, c'est un "moqueur de Patagonie", mimus patagonicus (j'aime les noms latins des oiseaux), un des premiers oiseaux du sol américain, le roman avait raison.

Mais surtout, juste après, il a posé sa main sur son épaule, et a dit en souriant "Tu sais pas quoi Chantal, ton ancienne élève est traumatisée, elle m'a dit qu'elle était la brebis galeuse parce qu'elle n'avait pas rendu sa copie de dissertation ce matin, ne vous inquiétez pas Mathilde vous êtes loin d'être la seule". Du coup elle a souri aussi, elle m'aime toujours donc, et lui m'aime aussi, femme qui rit est à moitié dans ton lit peut-être, mais le proverbe marche aussi avec lui (j'en veux pas dans mon lit, merci), Romain qui rit est à moitié pardonnant.


Et ça, c'est caractéristique de lui : ce type, il passe ses cours à faire des blagues. Plus ou moins drôles d'ailleurs, mais c'est pas la question, il sourit toujours et plaisante en permanence. Particulièrement quand il parle des textes de la littérature qu'il commente ou dont il se sert dans un cours ou un corrigé de dissert.

Bon déjà, il faut savoir qu'en réalité, c'est pas vraiment des corrigés de dissert, mais plutôt une sorte de longue causerie, plutôt agréable d'ailleurs, il parle bien, sa voix est chaude, le temps passe relativement vite. À l'écouter, on retire deux choses (ne jamais utiliser le mot "chose" dans une version, ça montre qu'on n'a pas compris ce que disait le texte) : les sujets qu'il traite, il les parle, il les vit. Mais il ne se penche jamais précisément sur les textes.

En fait il les surplombe, il en parle mais ne les cite pas précisément, par exemple, et c'est très caractéristique de sa manière de procéder, il ne nous a donné qu'un seul texte depuis le début de l'année. C'est à chacun de se prendre par la main et de feuilleter les Mitterrand et autre Nathan pour trouver des textes intéressants.

Mais parfois ils est drôle, quand il parle des livres. Premier exemple, c'était au tout début de l'année, il parle de Marthe Robert et du roman du bâtard, et nous fait remarquer que de nos jours, dans la littérature pour jeunesse, le héros est toujours noir, ou handicapé, ou orphelin, enfin a toujours un problème assez lourd au début du roman, mais qu'à la fin c'est lui qui gagne. Et là, "regardez tiens, par exemple, Harry Potter, il a une cicatrice, le handicap, il a perdu ses parents, exclusion sociale, en réalité c'est pas nouveau tout ça". Il nous regarde très sérieusement, et nous sort : "Harry Potter et Julien Sorel, même combat". Fou rire général, bien entendu.

Même fou rire vendredi, quand au milieu de son corrigé sur le personnage, il jette subitement au milieu de ses remarques sur le roman : "on n'est pas dans Love Story, mais Zola n'en est pas loin". Même les élèves aussi dubitatifs quand à son potentiel comique que je le suis ont ri. Se moquer doucement des classiques, peut-être pour nous les faire mieux apprécier.

Mais aussi un contact plus personnel, plus intime avec les oeuvres, parado- xalement sans les étudier de près, par des petites phrases qui glissent dans le flot de son discours, généralement après une boutade, ces pensées que personne ou peu de gens remarquent, quand ils ne les notent pas comme morceau de plan.

Des phrases dont je n'ai pas envie de mesurer la puissance philosophique, mais qui m'ont touchée, vendredi, sans raison apparente, simplement des expressions, des phrases entières, peut-être des bouts de moi. Notées pendant que je discutais avec Blanche, parce qu'elles m'avaient frappées sur le moment.

"se trouver face à une oeuvre qu'on aime et se demander pourquoi on l'aime, quel morceau intime de nous elle montre"
"ou celui qu'on veut ne pas être"
"noblesse de l'émotion, alors que le rire, c'est un spasme"
"la diffraction entre la femme qu'on aime et celle avec qui on veut passer une nuit, ce n'est souvent pas la même"
"un amour se joue toujours à trois, et ne peut se jouer qu'à trois"
"un vice, c'est un désir dont on a honte, et ça n'a que cette définition là"
"l'intimité réelle, c'est le craquement, la fissure qui se dévoile soudain"


C'est peut-être ça, son arme pour nous faire aimer la littérature. La désacraliser et la rapprocher de nous.
***

Publié dans ¡ Prépa pawaaa !

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C
Si si j'ai cubé. En fait j'ai eu ce prof en HK, et en cube. Le prof qu'on a eu en carré avait des pbs de vue et donc le prof d'HK a pris du grade et ets devenu prof de Kh... Et la promo après la mienne l'a eu 3 ans, quel délice !Quand je parlais des deux ans de formation, je parlais de ma formation en littérature avec ce prof, qui a duré deux ans. Voilà, tu sais tout !
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P
Tu n'as pas cubé, donc ? Je pense que tout dépend de la façon dont les rapprochements avec l'actualité sont faits, si c'est en passant ou pour faire comprendre une vérité plus profonde, ça peut être pas mal.Enfin je dis ça, je suis persuadée que la plupart des élèves de ma classe ne se pose même pas la question ...
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C
Le prof de français de la khâgne toulousaine est un vrai blagueur... très ancré actualité et rapprochements en tous genres... L'ennui c'est que ça éloigne souvent de la littérature plsu que ça n'en rapproche...Mais bon, je ne renie pas 2 années de ma formation !
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